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Rhétolud – un projet de recherche sur la représentation dans le jeu

Le jeu propose-il une vision du monde ? Derrière ses règles, ses mécaniques, ses actions et ses images, un jeu porte souvent, de façon consciente ou non, un message sur la société. Les jeux ne se contentent pas de divertir : ils transmettent des manières de voir et de faire société.

Le projet ANR Rhétolud (2025-2028), porté par l’Université Montpellier Paul-Valéry et la coopérative Le GameLab, part de cette idée simple : les jeux parlent, mais par un langage particulier, celui des mécaniques et des interactions. L’objectif est de comprendre comment les jeux encodent des représentations (sociales, philosophiques, politiques, pédagogiques, etc.), comment ils participent à nos imaginaires, et comment la création ludique peut prendre conscience de ces effets.

Comprendre les représentations dans le jeu

Rhétolud s’inscrit dans une tradition récente des game studies qui ne se limite pas à analyser les univers visuels ou les récits, mais interroge directement les règles et systèmes de jeu (cette tradition porte le doux nom barbare de « rhétorique procédurale »). L’hypothèse de départ est claire : tout jeu encode des représentations du « faire société ». Par exemple, dans le jeu de société, les mécaniques de coopération, de compétition, de conquête ou de négociation ne sont pas neutres. Elles impliquent une certaine conception des relations humaines et des rapports de pouvoir.

Pour avancer dans cette étude, nous mobiliserons plusieurs cadres théoriques : la rhétorique procédurale (Bogost) qui analyse le pouvoir expressif des règles et qu’il nous faudra questionner dans sa capacité descriptive et explicative, la sociocritique (Cros) qui relie les œuvres à leur contexte social et idéologique, mais aussi des approches esthétiques et philosophiques (Goodman, Genvo). L’enjeu est de comprendre à la fois l’intention des créateurs, la structure des jeux et la manière dont les joueurs perçoivent ces discours implicites.

Par exemple, un jeu d’échecs a longtemps cristallisé des représentations sociales différentes selon les époques et les territoires. Plus récemment, des études sur les jeux de société coloniaux ont montré comment des mécaniques de conquête rejouaient des idéologies impériales, ou encore comment des logiques discriminantes (genre, colonisation, race) se retrouvent transposées dans les jeux. Rhétolud reprend ce type de questionnement, en ouvrant des nouvelles pistes, notamment vers l’analyse du jeu de société.

Trois axes de recherche complémentaires

Le projet est structuré en trois « lots » de travail (une manière désormais classique de structurer les projets) autour de la représentation :

Lot 1 – Fondations théoriques. Il s’agit d’abord de clarifier les notions en jeu : discours, idéologie, représentation, mécanique, « faire société », rhétorique procédurale. Pour ouvrir ces question, nous avons organisé un premier colloque international (Jeux & Société) qui défriche ces questions, et dont une revue dédiée sera éditée pour rassembler une communauté scientifique autour de ces questions.

Lot 2 – Analyse de la diversité. À partir de grandes bases de données (500 000 jeux vidéo dans IGDB, 150 000 jeux de société dans BoardGameGeek), nous irons ensuite cartographier les formes de représentations dominantes. Cette approche quantitative est complétée par l’analyse détaillée d’un corpus de 12 jeux primés (As d’Or, Spiel des Jahres, Game Awards). Des entretiens avec les auteurs et des enquêtes auprès de joueurs permettront d’étudier comment les représentations sont produites, mais aussi comment elles sont perçues.

Lot 3 – Recherche-création. Enfin, Rhétolud s’appuie aussi sur un programme expérimental de recherche-création. Des universités d’été réunissant chercheurs et créateurs de jeux alterneront séminaires et game jams. L’objectif : produire des prototypes qui interrogent d’autres façons de représenter le monde par le jeu. Un livre blanc issu de ces expériences proposera aux concepteurs des pistes de réflexion et des points de vigilance.

Vers une science sociale et artistique du jeu

Rhétolud n’a pas pour objectif de créer de nouvelles mécaniques « brevetables ». Le projet vise plutôt à transformer les pratiques. Du côté de la recherche, il s’agit de consolider un champ encore fragile : celui d’une science sociale et artistique du jeu, attentive aux valeurs encodées dans les mécaniques et à leur réception. Pour les créateurs (mais aussi les éditeurs), il s’agit de prendre conscience de la responsabilité que représente chaque choix de conception : une règle de victoire, une mécanique de gain, une dynamique de coopération véhiculent des visions du monde.

Les retombées attendues sont multiples. Sur le plan académique, le projet entend contribuer à l’identification d’un réseau international autour de ces questions. Sur le plan créatif, il vise à accompagner les game designers dans une pratique plus consciente. Enfin, sur le plan social et culturel, il doit permettre de s’interroger sur ce que pourrait être une « éducation au jeu », comparable à l’éducation à l’image, permettant aux joueurs de décoder les discours implicites derrière le divertissement.

Pour résumer notre programme en une phrase : mettre en lumière les discours des mécaniques.

Régis Catinaud
Régis Catinaud

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Régis Catinaud (2 octobre 2025). Rhétolud – un projet de recherche sur la représentation dans le jeu. LE LUDOSCOPE. Consulté le 5 septembre 2026 à l’adresse https://ludoscope.hypotheses.org/1062